Morpheus, celui qui m’a appris à ouvrir les yeux

Les héros qui m’ont appris à transmettre #3 :
C’était un soir de juillet 1999.
Un mois après la sortie du film, sans que j’y aie prêté la moindre attention.
Ce soir-là, avec mon frère, on voulait juste aller au cinéma. On regarde ce qui passe. Matrix. On avait vaguement entendu le nom. On lit le résumé dans le petit journal des séances. Ça parle de réalité virtuelle, de mondes simulés. Sur le papier, ça ressemble presque à Tron. On se dit que ça peut être sympa.
On n’était pas prêts. Pas du tout.
On est entrés dans la salle un 20 juillet. On en est ressortis le 21, un peu après minuit, et je n’avais plus tout à fait la même tête. J’avais 19 ans, et un film venait de me faire quelque chose que je ne savais pas encore nommer.

La claque
Certains films vous divertissent. Celui-là vous reprogramme.
Je n’étais pas venu chercher une leçon. J’étais venu passer une bonne soirée. Et je suis reparti avec une question plantée dans la tête, de celles qui ne repartent plus. Et si ce qu’on prenait pour la réalité n’était qu’une surface ? Et si voir vraiment demandait d’abord de se réveiller ?
C’est exactement ce que fait un bon passeur. Il ne vous remplit pas la tête. Il vous ouvre les yeux.
Et dans Matrix, celui qui ouvre les yeux, c’est Morpheus.
Pas mon mentor préféré, et pourtant
Je vais être honnête. Morpheus n’est pas le personnage de mentor que je préfère. Il est parfois un peu solennel, un peu trop sûr de détenir la vérité.
Mais dans ce film, il est exactement à sa place.
Parce que Neo est perdu. Il doute, il ne sait pas qui il est, il ne voit pas ce qu’il porte en lui. Et en face, il y a Morpheus. Calme. Sûr de lui. Et surtout, sûr du potentiel de Neo bien avant que Neo lui-même n’y croie.
C’est ça qui me touche chez lui. Il croit en quelqu’un avant que ce quelqu’un ne croie en lui.
Montrer la porte, pas la franchir à ta place
Il y a cette idée, au cœur du personnage, que je trouve magnifique.
Morpheus ne sauve pas Neo. Il ne pense pas à sa place. Il ne le pousse pas.
Il lui montre la porte, et il le laisse décider de la franchir.
La fameuse scène des deux pilules, c’est ça. Pas un ordre. Un choix. Rester dans le confort de ce que l’on connaît, ou accepter de voir, avec tout ce que ça coûte. Mais c’est toi qui choisis.
Je n’ai pas trouvé de meilleure définition de ce que j’essaie de faire quand je forme. Inviter, jamais imposer. Rendre le choix, pas le confisquer.

Voir le potentiel avant l’autre
Et il y a ce parallèle, que je n’ai compris que bien plus tard, en devenant formateur.
Il m’est arrivé, plusieurs fois, de devoir ouvrir les yeux d’un étudiant sur son propre potentiel. De voir chez lui une évidence qu’il ne voyait pas. Quelqu’un persuadé de ne pas être fait pour ça, alors que tout, sous mes yeux, disait le contraire.
Le vrai travail, ce jour-là, ce n’est pas de transmettre une compétence. C’est de tendre un miroir. De dire, d’une façon ou d’une autre : regarde mieux. Tu es capable de bien plus que ce que tu crois.
C’est un rôle de Morpheus. Et c’est peut-être le plus beau du métier.
Un film qui parlait déjà de nous
Ce qui me sidère, avec le recul, c’est tout ce que ce film portait déjà.
L’intelligence artificielle. Les machines. Le libre arbitre. Ce que ça veut dire, rester humain. Et cette idée, au centre : un monde numérique si confortable qu’il nous endort, et fait de nous des spectateurs passifs, branchés, dociles.
Plus de vingt-cinq ans plus tard, cette image me travaille toujours. C’est exactement le numérique contre lequel j’essaie de mettre en garde. Celui qui décide à notre place, qui capte notre attention, qui nous transforme en spectateurs. Morpheus, lui, débranche. Il réveille.
Et puis il y a ce détail que j’adore. Dans le film, l’Oracle prépare des cookies. Un clin d’œil au web, à ces petits fichiers qui nous suivent partout. Aujourd’hui, je glisse le même clin d’œil sur mon propre site. Comme une boucle. Comme si ce film ne m’avait jamais vraiment quitté.
Merci Morpheus
Merci à ce guide qui ne franchit jamais la porte à ta place.
Merci de m’avoir appris qu’ouvrir les yeux de quelqu’un vaut mieux que lui remplir la tête. Que croire en une personne avant qu’elle n’y croie, c’est déjà lui transmettre quelque chose.
Et merci pour cette soirée de juillet 1999, où deux frères sont entrés dans une salle pour se divertir, et en sont ressortis un peu plus réveillés.
C’est peut-être ça, au fond, transmettre.
Non pas donner des réponses.
Mais rendre à quelqu’un l’envie, et le courage, de voir par lui-même.