Merci l’Amiga, la machine qui a fait de moi un créateur

Les héros qui m’ont appris à transmettre #4 :
Cette fois, mon héros n’est pas un personnage.
C’est une machine. Après l’article sur Matrix, c’est pas si bizarre finalement.
Un boîtier noir, posé sous la télé, comme un lecteur de salon. Pas l’ordinateur beige qu’on imagine quand on dit Amiga. Et pour cause c’était un CDTV.
Avant lui, il y avait eu des Sinclair, tout petit. Un prélude flou, des souvenirs d’enfance sans contours nets. Mais le CDTV, cet Amiga déguisé en plateforme de salon, c’est le vrai début. Le début du jeu vidéo pour moi, et le début de l’informatique tout court.
Autant dire le début de tout.

Un cadeau qui change tout
Le premier Amiga donc ce fut un CDTV. Un drôle d’objet, un pari un peu fou de Commodore : un Amiga déguisé en lecteur de salon, tout en noir, avec un lecteur CD (pour l’époque c’est ouf). Un plateforme multimédia interactive, comme on disait.
Le pari a échoué. Le CDTV s’est mal vendu(mais genre très mal), et il a fini par redevenir ce qu’il était vraiment : un ordinateur. On lui a ajouté un clavier, une souris, un lecteur de disquettes externe…mais il a fini par se retrouvé bradé dans les rayons des magasins.
C’est là que mes parents ont saisi l’occasion. Un cadeau. Pour mon frère et moi.
Ça devait être fin 92, ou en 93. Ce qui explique peut-être pourquoi tant de ce qui m’a marqué porte cette date.
Il y a un détail que j’adore, avec le recul. Grâce à son lecteur CD, cette machine m’a aussi fait découvrir très tôt les albums de musique en CD. L’ordinateur était branché à la chaine Hi-Fi et on profitait ainsi de la musique comme jamais et ça avait quelque chose de magique.
Puis est venu un A1200. Et plus tard, l’ajout d’un disque dur, cette petite fierté de faire évoluer sa machine soi-même, de la pousser un peu plus loin et d’apprendre à installer les jeux sur disque dur (ce qui n’était pas prévu normalement par les jeux, pas de fonction installer sur les jeux amiga)

Le vertige du premier jeu
Le tout premier jeu que j’ai lancé, c’était Double Dragon.
Je le connaissais déjà, dans sa version arcade. Et c’est ça qui m’a scié. Ce jeu que j’allais retrouver dehors, en glissant des pièces dans une borne, il était là. Chez moi. À la maison.
Ce moment est difficile à expliquer à qui ne l’a pas vécu. L’arcade venait d’entrer dans ma chambre.
Et puis il y a eu Genesia. Là, j’ai basculé dans autre chose. Un monde à gérer, à faire vivre, à penser. Sans le savoir, je ne jouais plus seulement, je goûtais au plaisir d’un univers pensé pour celui qui le parcourt. Je l’ai adoré.
Et puis tous les autres. Des dizaines. Chacun un univers.
Le jour où j’ai commencé à créer
Mais si l’Amiga s’était arrêtée aux jeux, elle ne serait qu’une belle console.
Ce qui a tout changé, c’est ce qu’elle m’a laissé faire.
J’ai passé des heures sur Deluxe Paint. Mon tout premier outil de création. À dessiner pixel par pixel, patiemment, à choisir mes couleurs, à recommencer jusqu’à ce que ce soit juste. Et les plus beaux, je les imprimais, fier de les montrer.
Sur cette machine, j’ai aussi écrit sur mon premier traitement de texte. Et là, sans avoir le mot pour le dire, j’ai fait un de mes tout premiers choix de designer : la typographie. Quelle police pour quel texte ? Laquelle tombait juste, laquelle sonnait faux ? Je passais un temps fou à essayer, à comparer, à sentir ce qui allait. Je ne savais pas que ça portait un nom. Je faisais déjà du design.
J’ai compris qu’un ordinateur ne servait pas qu’à jouer. Qu’il pouvait produire, fabriquer, donner forme à une idée.
Ce jour-là, sans m’en rendre compte, j’ai basculé. De celui qui consomme à celui qui crée.
Je ne le savais pas encore, mais je venais de faire mes tout premiers pas de designer.
Les disquettes et les copains
Et il y avait les disquettes.
Des heures de copies, d’échanges entre copains (oui c’était du piratage, chut). On se refilait des jeux, des démos, des trouvailles. Chacun apportait ce qu’il avait déniché.
C’était une communauté. Une bande de curieux qui se passaient le savoir de main en main, de disquette en disquette, bien avant Internet.
Je ne le savais pas encore, mais j’apprenais déjà quelque chose qui ne me quitterait plus : le plaisir de créer se partage.

Ce qu’elle m’a vraiment donné
Quand je repense à tout ça, il ne me reste pas une compétence précise.
Il me reste une émotion, et un réflexe.
L’émotion, c’est l’émerveillement. Ce vertige devant tous ces univers qui s’ouvraient, devant tout ce qu’un ordinateur rendait possible.
Le réflexe, c’est celui de créer. De ne pas seulement subir un outil, mais de m’en servir pour fabriquer quelque chose, pour donner une forme à une intention.
Cette émotion et ce réflexe ne m’ont jamais quitté.
Du pixel à l’expérience
Des années plus tard, j’en ai fait un métier.
Je suis devenu designer. Et concevoir, pour moi, a toujours voulu dire une chose : mettre celui qui va s’en servir au centre. Penser d’abord à l’expérience qu’il va vivre, à ce qu’il va ressentir.
Puis je suis devenu formateur. Et je n’ai rien fait d’autre que ce que je savais déjà faire. J’ai designé une expérience. Sauf que cette fois, l’expérience à concevoir, c’était l’apprentissage. Et la personne à mettre au centre, c’était l’apprenant.
Une formation, pour moi, ça se conçoit comme un bon jeu ou un bon logiciel. On part de la personne, de là où elle est. On soigne chaque étape, chaque déclic. On enlève tout ce qui gêne, tout ce qui n’aide pas à comprendre.
Longtemps, j’ai cru que c’était ma formation qui avait fait de moi un designer. Elle ne m’a pas fabriqué. Elle m’a donné les mots, le cadre, la théorie pour comprendre ce que toutes ces heures devant l’écran avaient déjà façonné en moi. Le goût de la forme juste, le souci de celui qui regarde, l’envie de créer une expérience et pas seulement un objet.
Le designer était déjà là, en germe, bien avant que je sache le nommer. Ma formation n’a fait que le révéler.
Cette façon de voir, elle est née là. Devant cet écran, à poser mes premiers pixels un par un.
Merci l’Amiga
Merci à ce boîtier noir qui a fait de moi un explorateur.
Merci de m’avoir appris qu’on pouvait créer, pas seulement consommer. Merci pour les pixels dessinés un par un, pour les disquettes échangées, pour ce premier texte tapé maladroitement.
Cette machine ne m’a pas seulement diverti. Elle a fait de moi un créateur, et elle m’a donné le goût de concevoir pour les autres.
Tout mon métier tient dans cette bascule. Un gamin émerveillé qui s’est mis à créer, et qui, aujourd’hui, conçoit des expériences pour que d’autres vivent, à leur tour, ce déclic.
L’aventure a commencé là, sur un tapis, devant une télé, une disquette qui tournait.
Elle ne s’est jamais arrêtée.
En Bonus je vous met un clip
LukHash – Amiga, les premières notes celles du son du lecteur disquette de l’Amiga.