Lycéens en colère, profs absents, Parcoursup : le monde de Cyberpunk est-il déjà là ?

Depuis la mi-septembre, des lycéens bloquent leurs établissements, défilent dans les centres-villes et se font entendre jusqu’au gouvernement. Et depuis la mi-septembre, une phrase me revient en tête. Elle est de Mike Pondsmith, le créateur de Cyberpunk : « Cyberpunk est un avertissement, pas une aspiration. »

Je crois que ces lycéens ont compris l’avertissement mieux que beaucoup d’adultes.

Ce qui se passe

Tout est parti du lycée Saint-Exupéry de Créteil, où des enseignants ont cessé le travail, rejoints par quelques élèves. Le mouvement s’est ensuite étendu au Val-de-Marne, à la Seine-Saint-Denis, à l’Essonne, puis à toute la France.

Ce que demandent les lycéens n’a rien d’exotique :

  • des professeurs devant chaque classe ;
  • des classes moins chargées et des bâtiments qui ne tombent pas en morceaux ;
  • des journées moins longues ;
  • pour beaucoup, la fin de Parcoursup.

Un chiffre résume le problème : en 2024-2025, près de 10 % des heures de cours prévues dans le second degré public n’ont pas été assurées.

Le 30 septembre, 356 lycées étaient touchés par des blocages. Le 6 octobre, 56 000 personnes ont manifesté à Paris selon le ministère de l’Intérieur. Le 8 octobre, les étudiants ont rejoint le mouvement, et des lycéens sont montés sur la colonne de la Bastille. Demain, mardi 13 octobre, élèves, étudiants et six syndicats d’enseignants appellent à une nouvelle journée de grève et de manifestation. Les parents de la FCPE soutiennent le mouvement, la Confédération paysanne a invité les agriculteurs à venir en tracteur, et des mouvements semblables ont été signalés en Belgique et en Italie.

Le gouvernement a répondu par :

  • une feuille de route en cinq axes ;
  • environ 3 000 professeurs remplaçants dans les lycées en difficulté ;
  • 1,2 milliard d’euros de plus pour l’Éducation nationale dans le budget 2027.

Le ministre Édouard Geffray dénonce une « instrumentalisation politique de la jeunesse ». Les organisations lycéennes et étudiantes, elles, réclament 10 milliards et maintiennent leurs appels.

Il y a aussi l’autre face, celle qu’on voudrait ne pas avoir à écrire :

  • 6 877 interpellations depuis le début, dont 86 % de mineurs ;
  • un lycéen de 15 ans qui a perdu la main gauche après l’explosion d’une grenade ;
  • 24 procédures confiées à l’IGPN.

Night City, ou le monde où tout se paie

Cyberpunk est né en 1988, sur une table de jeu de rôle. Pondsmith y imaginait un futur proche où la technologie a tout envahi, mais où les gens ordinaires n’en profitent pas. Les corporations possèdent les villes, les écoles, la police, les hôpitaux. On résume souvent ce monde en quatre mots anglais : high tech, low life. Beaucoup de technologie, très peu de vie.

À Night City, tout se paie. Même les secours. L’ambulance arrive, regarde votre abonnement, et repart si vous n’êtes pas à jour.

En 2020, à la sortie de Cyberpunk 2077, Pondsmith a expliqué que son jeu était politique, sans être partisan. Selon lui, quand on travaille, on mérite de manger correctement et de vivre dans un endroit décent, sans se faire écraser par plus puissant que soi. Il ajoutait qu’aujourd’hui, nous manquons d’équilibre. D’où sa formule : un avertissement, pas une aspiration.

David Martinez, élève de l’Arasaka Academy

Le premier épisode de Cyberpunk: Edgerunners, sorti sur Netflix en 2022, est sans doute la meilleure porte d’entrée dans ce monde. Et il commence dans une école.

David Martinez est élève à l’Arasaka Academy, l’établissement prestigieux de la corporation qui dirige la ville. Sa mère s’épuise pour payer les frais de scolarité. Elle en vient même à revendre au marché noir des implants récupérés sur des cadavres, juste pour que son fils garde sa place. Quand elle meurt, faute d’avoir pu payer les secours, David perd aussi l’école. Il ne lui reste que la rue.

Dans Cyberpunk, l’école n’est pas un droit. C’est un produit, réservé à ceux qui peuvent payer et trier par ceux qui possèdent.

C’est exactement là que le parallèle me frappe. Les lycéens de 2026 ne vivent pas à Night City. En France, l’école est publique et gratuite. Mais quand une heure de cours sur dix n’a pas lieu, que les bâtiments se dégradent et qu’un algorithme décide de la suite des études, ils voient dans quelle direction on glisse. Ils ne demandent pas la lune. Ils demandent que l’école reste ce qu’elle est censée être. Ils ont lu l’avertissement.

Live on the Edge

Le livre de règles de Cyberpunk donne trois principes pour jouer : le style avant tout, l’attitude est tout, vivre sur le fil. Le troisième dit qu’un cyberpunk veut « être l’action, lancer la rébellion, allumer le feu ».

Pendant des années, on a appris aux jeunes à attendre leur tour. À remplir les cases, à cliquer sur leurs vœux, à espérer que l’algorithme soit clément. Cet automne, ils ont arrêté d’attendre. Ils sont sortis, ils ont fait du bruit, ils ont pris la parole. Et franchement, ils ont raison.

Leur colère n’est pas un caprice d’adolescents, et personne ne les manipule. Elle est légitime. Quand on te promet l’égalité des chances dans une salle où le prof n’est pas venu depuis trois semaines, la colère est la réponse la plus saine qui soit. Le contraire, ce serait la résignation, et la résignation, c’est exactement ce dont Night City a besoin pour tourner.

Wake up, Samurai

Dans Cyberpunk 2077, il y a Johnny Silverhand. Rockeur, chanteur du groupe Samurai, ennemi juré d’Arasaka. Sa réplique la plus célèbre, tout le monde la connaît : « Wake the fuck up, Samurai. We have a city to burn. » Réveille-toi, Samouraï. On a une ville à brûler.

Mais il faut connaître la fin de l’histoire. Johnny a fait sauter la tour Arasaka. Des gens sont morts, et Arasaka a reconstruit, plus haut, plus brillant. La bombe n’a rien changé. Ce qui a survécu de Johnny, cinquante ans plus tard, ce sont ses chansons, sa voix, l’idée qu’on peut dire non.

Alors je reprends sa phrase, avec une correction : réveillez-vous, on a une ville à réveiller.

Ce qui fait peur aux puissants, ce ne sont pas les poubelles qui brûlent, ils savent très bien s’en servir pour changer de sujet. Ce qui leur fait peur, c’est une génération qui ne se tait plus. Qui s’organise en une nuit sur son téléphone, filme tout, rejoint ses profs, ses parents, les étudiants, les agriculteurs. Une génération qui tient la rue un mardi et revient le mardi suivant. C’est ça, être punk en 2026.

Les jeunes ont déjà payé cher : des milliers d’interpellations, majoritairement des mineurs, et un garçon de 15 ans qui a perdu une main. Personne ne devrait payer ce prix pour réclamer un professeur devant sa classe. Votre colère est juste. Protégez-vous, protégez-vous les uns les autres, et ne laissez personne transformer votre combat en faits divers.

Et nous, les adultes

Il y a une chose que Night City fait très bien : convaincre tout le monde que rien ne peut changer. Les corpos n’ont même plus besoin d’interdire la révolte, il leur suffit que chacun pense qu’elle ne sert à rien.

Ces lycéens nous prouvent le contraire. Ils ont des slogans plus justes que bien des discours, et plus de courage que beaucoup d’entre nous à leur âge. Le minimum, c’est de ne pas les regarder de haut. Le minimum, c’est de les écouter, de les soutenir et de marcher à côté d’eux quand ils nous le demandent.

J’ai commencé sur un Amiga. C’est un professeur qui m’a donné envie d’aller plus loin, et c’est pour ça que je forme à mon tour. Une école sans professeurs, c’est une ville sans musique. Alors à ma petite échelle, je continuerai à transmettre, gratuitement quand c’est possible, et à dire haut et fort que ces jeunes ont raison d’être en colère.

Cyberpunk est un avertissement. Les lycéens l’ont entendu, ils ont monté le son. À nous de ne pas baisser le volume.

Wake up, Samurai.